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Connaitre l’affaire du Chien Brun (’Brown Dog affair’)

L’affaire du Chien Brun

Page Wikipedia traduite par Tania Ricci

Pour consulter les références et les photos d’archives, cliquez sur ce lien

L’affaire du Chien Brun est une controverse politique centrée sur la vivisection, qui fit rage dans l’Angleterre edwardienne de 1903 à 1910. Cette controverse donna lieu à divers événements, tels que l’infiltration d’activistes suédoises dans des cours de médecine à l’Université de Londres, des batailles rangées entre des étudiants en médecine et la police, la protection policière de la statue d’un chien, un procès pour écrits diffamatoires à la Cour Royale de Justice et encore la création d’une Commission Royale pour enquêter sur l’expérimentation animale. L’affaire du Chien Brun devint bien vite célèbre et aurait mené à la division du pays.

La controverse débuta par des accusations selon lesquelles, en février 1903, William Bayliss, du département de physiologie du Collège Universitaire de Londres, aurait pratiqué de manière illégale, face à un public d’étudiants en médecine, la dissection d’un chien terrier brun. Selon Bayliss et son équipe, le chien avait été préalablement et correctement anesthésié ; selon les activistes suédoises, il était conscient et se débattait. La procédure fut qualifiée de cruelle et illégale par la Société Nationale Anti-vivisection. Bayliss, qui découvrit les hormones grâce à ses recherches sur les chiens, fut outragé par ces attaques contre sa réputation. Il intenta un procès pour diffamation et le gagna.

Les partisans de l’anti-vivisection érigèrent à la mémoire du chien une statue en bronze, qui fut inaugurée à Battersea en 1906, mais son inscription provocatrice - « Hommes et femmes d’Angleterre, combien de temps encore cela durera-t-il ? » - déclencha la colère des étudiants en médecine, ce qui entraîna de fréquents actes de vandalisme contre ce monument et provoqua la mobilisation constante de forces de police contre ceux que l’on appelait les « ennemis des chiens ». Le 10 décembre 1907, 1 000 ennemis des chiens défilèrent dans les rues du centre de Londres et s’opposèrent aux suffragettes, aux syndicats et à 400 officiers de police à Trafalgar Square dans une série de combats connus sous le nom d’ « émeutes du Chien Brun ».

La municipalité de Battersea, agacée par cette controverse, fit enlever la statue une nuit de 1910, après quoi elle fut prétendument détruite par le forgeron de la ville, malgré une pétition de 20.000 signatures en sa faveur. Les groupes anti-vivisection commandèrent une nouvelle statue du Chien Brun plus de 70 ans plus tard. Elle fut érigée à Battersea Park en 1985.

Contexte Politique

Walter Gratzer, professeur émérite en biochimie au King’s College de Londres, écrit qu’une puissante opposition à la vivisection s’est développée en Angleterre pendant le règne de la Reine Victoria, équitablement répartie entre la Chambre des Communes et la Chambre des Lords. À cette époque, le mot « vivisection » se référait à la dissection d’animaux vivants, avec ou sans anesthésie, souvent face à des assemblées d’étudiants en médecine. Le terme est aujourd’hui plus amplement utilisé et inclut toutes sortes d’expériences sur les animaux, en particulier les expériences invasives.

Selon Gratzer, des physiologistes renommés tels que Claude Bernard et Charles Richet en France, et Michael Foster et Burdon Sanderson en Angleterre, furent fréquemment critiqués publiquement en raison du travail qu’ils accomplissaient. Bernard en particulier était victime d’agressions violentes, provenant même de sa propre famille. Il semble qu’il ait approuvé leurs réprobations, lorsqu’il écrivait « la science de la vie est une superbe salle d’une clarté éblouissante qu’on ne peut atteindre qu’en passant par une longue salle de cuisine répugnante ». Gratzer raconte que les anti-vivisectionnistes britanniques s’infiltrèrent dans les conférences parisiennes de François Magendie, un enseignant de Claude Bernard. On pouvait y voir des animaux attachés sur des tables pour y être disséqués et il semblerait Magendie criait sur les chiens alors qu’ils se débattaient : « Tais-toi, pauvre bête ! »

La Société Nationale Britannique Anti-vivisection (NAVS) fut fondée en décembre 1875 par Frances Power Cobbe, une féministe précoce et activiste en faveur des droits des animaux, à une époque où on dénombrait chaque année plus de 300 expériences sur les animaux. L’opposition à la vivisection conduisit le gouvernement à créer la Première Commission Royale sur la Vivisection en juillet 1875. Celle-ci préconisait une législation capable de contrôler la vivisection. La Seconde Commission Royale fut réunie en 1906 en raison de l’affaire du Chien Brun. La première Commission donna lieu à la Loi de 1976 sur la Cruauté envers les Animaux [Cruelty to Animals Act 1976] - critiquée par la NAVS comme « infâme mais qui porte bien son nom » - qui légalisa la pratique et tenta de lui imposer des limites. La loi resta en force 110 ans, jusqu’à ce qu’elle soit remplacée par la Loi sur les Animaux de 1986 (Procédures scientifiques) [Animals (Scientific Procedures) Act 1986], qui est aujourd’hui critiqué de la même manière par le mouvement pour les droits des animaux.

La Loi sur la Cruauté envers les Animaux stipulait que les chercheurs ne pouvaient pas être poursuivis pour cruauté, à la condition que les animaux soient anesthésiés, sauf si cette anesthésie avait une quelconque interférence avec le but de l’expérience. Ces animaux ne pouvaient être utilisés qu’une seule fois, bien que plusieurs procédures, considérées comme faisant partie de la même expérience fussent permises, et devaient être exécutés une fois l’étude terminée, sauf si cette mort défavorisait l’objet de l’expérience. Selon la loi, les poursuites ne pouvaient se faire que sur approbation du Ministre de l’Intérieur, à l’époque Aretas Akers-Douglas, premier vicomte Chilston, que l’on disait défavorable à la cause des militants de l’anti-vivisection.

Science

Au début du vingtième siècle, Ernest Starling, professeur de physiologie au Collège Universitaire de Londres, et son beau-frère, le physiologiste William Bayliss, utilisaient la vivisection sur les chiens afin de déterminer si le système nerveux avait un contrôle sur les sécrétions pancréatiques, comme le supposait Ivan Pavlov.

Ils savaient que le pancréas sécrétait des sucs digestifs pour contrer la forte acidité du duodénum et du jéjunum, due à la présence de chyme. En sectionnant les nerfs du duodénum et du jéjunum de chiens anesthésiés, en laissant intacts les vaisseaux sanguins et en introduisant par la suite de l’acide dans le duodénum et le jéjunum, ils découvrirent que ce n’est pas une réponse nerveuse qui sert d’intermédiaire dans ce processus, mais un nouveau type de réflexe chimique. Ils ont nommé ce messager chimique ’sécrétine’, puisqu’elle est sécrétée par le revêtement intestinal dans le flux sanguin et stimule de la sorte le pancréas lors de la circulation.

En 1905, Starling créa le terme « hormone », du grec hormao (ὁρµάω, qui signifie « je relève » ou « j’excite »), pour définir des substances chimiques telles que la sécrétine, qui sont capables, dans des quantités extrêmement faibles, de stimuler des organes à distance.

Bayliss et Starling eurent également recours à la vivisection sur des chiens anesthésiés dans leur découverte du péristaltisme en 1899. Tout au long de leur carrière, ils continuèrent à mettre à jour une grande variété de phénomènes et principes physiologiques importants, la plupart desquels proviennent de leur travail expérimental, qui comprenait la vivisection animale.

Vivisection du chien brun

Le chien brun était un bâtard de type terrier, probablement un ancien chien errant ou animal de compagnie, qui pesait 6kg et avait un poil court et rêche. Il fut utilisé pour la première fois pour une dissection en décembre 1902 par Starling, qui avait ouvert l’abdomen du chien et y avait ligaturé le canal pancréatique. Les deux mois suivants, le chien vécut dans une cage. On raconte qu’il bouleversait le public par ses hurlements.

Le 2 février 1903, on le ramena dans la salle de cours pour une autre démonstration. Au cours de cette deuxième procédure, il fut attaché sur le dos sur une table opératoire, ses pattes attachées à la table, sa tête maintenue en position et son museau affublé d’une muselière pour le faire taire.

Face au public, Starling ouvrit à nouveau le ventre du chien pour contrôler les résultats de l’opération précédente, après quoi il referma l’incision et laissa le chien à Bayliss, qui voulut observer les glandes salivaires. Bayliss pratiqua une nouvelle incision au niveau de la gorge du chien afin d’exposer ses glandes. Le chien fut alors stimulé électriquement dans le but de démontrer que la pression salivaire était indépendante de la pression sanguine. Bayliss ne réussit pas à le démontrer, et mit fin à ses essais après une demi-heure. Le chien fut alors présenté à un étudiant, Henry Dale, futur lauréat au prix Nobel, qui lui ôta le pancréas, et le tua d’un coup de couteau.

Walter Gratzer raconte que le chien avait été anesthésié au cours de l’expérience par une injection de morphine, ensuite par un mélange de chloroforme, d’alcool et d’éther. Tout ceci lui fut administré dans un tube au niveau de la trachée par un tuyau caché derrière la table où les hommes travaillaient. Gratzer prétend que sans anesthésie, il aurait été impossible de pratiquer une telle opération.

Infiltration des activistes suédoises

À l’insu de Starling et Bayliss, les cours avaient été infiltrés par deux activistes suédoises. Louise « Lizzy » Lind-af-Hageby, une comtesse suédoise de 24 ans, et Leisa K. Schartau avaient visité l’institut Pasteur à Paris en 1900 et avaient été horrifiées par la façon dont on y utilisait les animaux. À leur retour en Suède, elles se mirent en contact avec la Ligue Suédoise de Protection des Animaux et fondèrent, en 1900, la Société Suédoise Anti-Vivisection. En 1902, elles se firent admettre comme étudiantes à l’Ecole Londonienne de Médecine pour les Femmes - un collège sans vivisection qui organisait des séances de cours dans d’autres collèges londoniens - en partie pour se former médicalement et en partie pour s’infiltrer en qualité d’anti-vivisectionnistes.

Les femmes assistèrent aux cours donnés au King’s College et au Collège Universitaire, tenant un journal méticuleux. Elles le publièrent en 1903 comme témoins oculaires et en changèrent le titre lors de sa seconde édition, qui devint Le fouillis de la Science : Extraits d’un journal de deux étudiantes en physiologie. Le livre aurait eu l’effet d’une bombe, et reçut 200 critiques en quatre mois.

À propos du chien brun, les femmes écrivirent qu’il semblait conscient et qu’il n’y avait aucune odeur d’anesthésie.

D’autres étudiants, présents lors de l’opération ont affirmé que le chien ne s’était pas débattu, mais avait simplement tremblé.

Implications de la Société Nationale Anti-Vivisection

Lind-ad-Hageby et Schartau décidèrent de montrer leur journal à l’avocat Stephen Coleridge, secrétaire de la Société Nationale Anti-Vivisection (NAVS) et fils d’un ancien Président de la Haute Cour d’Angleterre.

La description des expériences sur le chien brun attira l’attention de Coleridge parce que la Loi sur la Cruauté envers les Animaux interdisait d’utiliser un animal dans plusieurs expériences. Pourtant, il était manifeste que le chien brun avait été utilisé par Ernest Starling pour effectuer une opération sur le pancréas, utilisé une fois de plus par Starling lorsqu’il ouvrit le chien pour vérifier les résultats de l’opération précédente et une troisième fois par Bayliss pour en examiner les glandes salivaires. De plus, le chien n’avait pas été anesthésié correctement, selon les femmes, et avait été tué par Henry Dale, qui n’était à l’époque qu’un étudiant non-diplômé. Les femmes prétendaient également que les étudiants avaient ri durant l’expérience : « Les blagues et les rires fusaient » dans la salle alors que l’on disséquait le chien brun, selon Lind-af-Hageby. Une affirmation qu’elle publia dans son livre dans le chapitre « Divertissement ». Toutes ces descriptions furent considérées comme des violations recevables de la Loi.

Selon Peter Mason, Coleridge décida que, d’après la Loi, qu’il considérait comme délibérément obstructionniste, on ne pouvait compter sur des poursuites judiciaires. À la place, probablement dans l’optique d’intenter un procès pour diffamation, il prononça un discours animé sur ces allégations lors de la réunion annuelle de la Société Nationale Anti-Vivisection à St James Hall en mai 1903. Son discours incluait une affirmation de Lind-af-Hageby : « Le chien s’est débattu énergiquement pendant toute l’expérience et semblait souffrir énormément au cours de la stimulation. Aucun anesthésique n’avait été administré en ma présence et le professeur ne mentionna aucune pratique préalable d’anesthésie ». Coleridge accusa les scientifiques d’avoir torturé l’animal. « S’il ne s’agit pas de torture, laissons donc Mr. Bayliss et ses amis... nous expliquer au nom du Ciel ce qu’est la torture ».

Mason écrit que son discours fut publié mot pour mot le lendemain dans le quotidien radical Daily News - fondé par Charles Dickens - et par d’autres journaux nationaux et régionaux au cours des trois jours suivants. Des questions furent soulevées à la Chambre des Communes, particulièrement par Sir Frederik Banbury, un parlementaire conservateur, auteur d’un projet de loi visant à mettre fin aux expériences du genre de celles menées par Starling et Bayliss. Le 8 mai 1903, Coleridge lança un défi à Bayliss dans une lettre adressée au Daily News : « Quand le Dr. Bayliss voudra juger de la bonne foi et de l’exactitude de ma déclaration publique... il sera confronté à la barre des témoins par des personnes en qui j’ai confiance. »

Bayliss exigea des excuses publiques qui n’arrivèrent jamais et assigna Coleridge en justice pour diffamation. Starling décida de ne pas intenter de procès. Même dans The Lancet, une revue médicale sans affinité avec Coleridge, on pouvait lire que « l’on pourrait prétendre que le professeur Starling... ait commis une infraction technique à la loi. »

Bayliss contre Coleridge

Le procès débuta le 11 novembre 1903 à la Cour Royale de Justice, située sur The Strand, et s’étendit sur quatre jours, se terminant le 18 novembre 1903. Le British Medical Journal l’a nommé « un cas de jurisprudence d’une gravité extrême ». On décrivit la tribune réservée au public comme étant bondée et bruyante, sans plus aucune place assise ou debout. Des files de 30m se formaient à l’extérieur du tribunal.

L’avocat de Bayliss, Rufus Isaacs, appela Sterling comme premier témoin. Sterling admit qu’il avait enfreint la loi en utilisant le chien à deux reprises, mais dit en sa défense qu’il avait agi de la sorte afin d’éviter de sacrifier deux chiens. La cour accepta la déposition de Bayliss selon laquelle le chien brun avait été anesthésié avec un grain et demi de morphine et 170g d’alcool, de chloroforme et d’éther. Bayliss affirma plus tard que le chien souffrait de chorée, une maladie se traduisant par des spasmes involontaires, ce qui signifiait que tous les mouvements perçus par les deux femmes n’étaient pas délibérés. De plus, il déclara que le chien avait subi une trachéotomie et qu’il était par conséquent impossible que les femmes l’aient entendu pleurer et gémir, comme elles l’avaient affirmé.

La défense de Coleridge fit témoigner les deux femmes suédoises. Elles affirmèrent être les premières étudiantes à avoir pénétré dans la salle de cours et à avoir vu qu’on y amenait le chien. Elles étaient alors restées seules avec l’animal pendant deux minutes, et l’examinèrent. Elles relevèrent des cicatrices provenant de précédentes opérations et virent une incision au niveau du cou, où deux tubes avaient été placés. Elles ne perçurent l’odeur d’aucun anesthésique. Le chien bougeait d’une manière qui leur sembla volontaire, leur donnant l’impression d’être conscient.

On critiqua Coleridge pour avoir accepté cette « calomnie sans fondement », comme l’appela plus tard le bactériologiste Harold Ernst, sans chercher de confirmation, tout en sachant que cette divulgation publique pouvait mener à des poursuites judiciaires. Coleridge répondit qu’il n’avait pas cherché de vérification car il s’attendait à ce que ces affirmations soient démenties et il assura qu’il continuait à croire que les femmes disaient la vérité.

Selon Gratzer, le jury conclut à une diffamation de Bayliss et le 18 novembre 1903 celui-ci obtint 2 000£ de dommages et intérêts, plus 3 000£ de frais, ce qui équivaut à environ 250 000£ en 2004. Les avis divergent quant à la popularité de cette décision. L’Edimburgh Medical Journal écrivit en 1904 que la sentence fut accueillie par les applaudissements du tribunal et que Frances Power Cobbe fit une dépression au vu de l’animosité du public. Alors que se déclara satisfait du verdict, le Daily News parla d’erreur judiciaire, lança une récolte de fonds pour pouvoir payer les frais de Coleridge et réussit à collecter 5 735£ en quatre mois. Bayliss fit don des dommages et intérêts au Collège Universitaire de Londres afin qu’ils soient utilisés dans la recherche. Gratzer écrit que ces fonds sont probablement encore utilisés aujourd’hui pour acheter des animaux destinés à la recherche.

Le 25 novembre 1903, Ernest Bell de Covent Garden, éditeur et imprimeur de Le Fouillis de la Science, s’excusa auprès de Bayliss « pour avoir imprimé et publié le livre en question » et s’engagea à le faire retirer de la circulation et à remettre toutes les copies restantes aux avocats de Bayliss. La Société pour la Défense des Animaux et Anti-Vivisection fondée par Lind-af-Hageby en 1903 republia le livre, arrivant à une cinquième édition en 1913. Le chapitre « Divertissement », qui avait causé tant de remous, fut remplacé par un autre, appelé « Les Vivisections du Chien Brun » qui décrivait l’expérience et le procès.

La construction du monument au chien brun

Après le procès, Anna Louisa Woodward, fondatrice de la Ligue Mondiale contre la Vivisection, consulta Lind-af-Hageby et lui suggéra l’idée d’un monument public. Woodward collecta des dons et commanda au sculpteur Joseph Whitehead une statue en bronze du chien placée au sommet d’un socle en granit - d’une hauteur de 2,3m - représentant une fontaine pour les hommes et plus bas un abreuvoir pour les chiens et les chevaux.

Le groupe s’adressa à la municipalité de Battersea afin de trouver un endroit où placer le monument. La région était connue pour être un foyer du radicalisme - prolétarienne, socialiste, enfumée et pleine de taudis - et était clairement associée au mouvement anti-vivisection. L’Hôpital Général de Battersea refusait d’effectuer des vivisections ou d’engager des médecins qui la pratiquaient et dans la région, on le surnommait l’« Antiviv » ou le « Vieux Anti ». Le Chenil de Battersea était bien connu à Londres. En 1907, son président, le Duc de Portland, refusa la proposition de vendre ses chiens errants à des adeptes de la vivisection en la qualifiant de « non seulement horrible, mais absurde. »

La municipalité de Battersea accepta de laisser une place à la statue dans son tout nouveau Lotissement de Latchmere, un quartier résidentiel pour la classe ouvrière avec des logements en terrasses disponibles pour sept/six pence la semaine. La statue fut inaugurée le 15 septembre 1906 devant une large foule - parmi les intervenants on comptait George Bernard Shaw et Charlotte Despard - et on pouvait y lire une inscription décrite par The New York Times comme « le langage hystérique habituel des antivivisectionnistes » et « une diffamation de toute la profession médicale ».

Emeutes

La plaque mit en rage les étudiants en médecine des centres hospitaliers universitaires. La statue vécut tranquillement sa première année, alors que le Collège Universitaire explorait l’idée d’engager des poursuites contre celle-ci. Mais à partir du mois de novembre 1907, les étudiants firent de Battersea la scène de fréquentes perturbations.

La première action eut lieu le 20 novembre 1907, lorsqu’un groupe d’étudiants du Collège Universitaire, mené par William Howard Lister, un étudiant de premier cycle, traversa la Tamise du nord jusqu’à Battersea avec leviers et marteaux et tentèrent de faire tomber la statue. Dix d’entre eux furent arrêtés. Le lendemain, d’autres protestèrent à Tottenham Court Road contre les amendes infligées aux dix assaillants et le jour suivant des centaines d’étudiants manifestèrent, brandissant des effigies du chien brun sur des bâtons. Dans The Times, on pouvait lire qu’ils remontèrent The Strand afin de brûler le portrait d’un magistrat, mais sans succès, et il le jetèrent finalement dans la Tamise.

Les émeutes atteignirent leur point culminant le mardi 10 décembre 1907, lorsque 100 étudiants en médecine tentèrent une fois de plus de saccager le monument. Les protestations précédentes avaient été spontanées, mais celle-ci fut organisée pour coïncider avec le match annuel de rugby Oxford-Cambridge au Queen’s Club, à West Kensington. Les manifestants espéraient ainsi que parmi le millier d’étudiants d’Oxbridge qui seraient présents, quelques-uns viendraient leur prêter main-forte. Peter Mason écrit que dans les rues, on vendait même des mouchoirs sur lesquels étaient brodés la date de la manifestation et les mots « L’inscription du chien brun est un mensonge et la statuette est une insulte à l’Université de Londres ».

Vers la fin de l’après-midi, un groupe de manifestants se dirigea vers Battersea dans l’intention d’abattre la statue et de la jeter dans la Tamise. Chassé hors du Lotissement Latchmere par des ouvriers, le groupe continua alors en direction de Battersea Park Road, où il tenta, sans succès, de prendre d’assaut l’hôpital anti-vivisection. Les ouvriers repoussèrent une fois de plus les étudiants. Le Daily Chronicle raconte que lorsqu’un étudiant tomba du sommet d’un tram et se blessa, les ouvriers crièrent : « C’est la vengeance du chien brun ! »

Un deuxième groupe se dirigea vers le centre de Londres en brandissant d’autres représentations du chien brun. Ils furent escortés par la police et, pendant un moment, par un joueur de cornemuse. Lorsqu’ils atteignirent Trafalgar Square, ils étaient un millier, face à 400 officiers de police, dont certains étaient montés. Les étudiants se regroupèrent autour de la Colonne de Nelson et les meneurs grimpaient à sa base pour prendre parole. Tandis que les étudiants se battaient au sol avec des policiers, la police montée chargeait la foule, la divisant en petits groupes et arrêtant les retardataires, parmi lesquels se trouvait un étudiant de premier cycle de Cambridge, Alexander Bowley, qui fut arrêté pour avoir « aboyé comme un chien ».
Les batailles continuèrent pendant des heures dans le centre de Londres avant que la police n’arrive à contrôler la foule. Un médecin local raconta au South Western Star que l’échec des étudiants à repousser la police plus longtemps était un signe de « pure dégénération » de jeunes médecins et de la race Anglo-Saxonne.

Au cours des jours et des semaines qui suivirent, des émeutes plus importantes éclatèrent. Les étudiants en médecine et en science vétérinaire s’unirent. Il était fréquent que des réunions pour le suffrage des femmes fussent envahies par des étudiants en médecine qui aboyaient comme des chiens et criaient « A bas le chien brun ! », bien que ceux-ci fussent conscients que toutes les suffragettes n’étaient pas anti-vivisectionnistes. Le 5 décembre, une réunion de suffragettes à Paddington Baths , organisée par Milicent Fawcett, fut violemment envahie. Louise Lind-af-Hageby organisa une réunion d’anti-vivisectionnistes à Acton Central Hall le 16 décembre et bien que la réunion fût protégée par de nombreux ouvriers de Battersea, plus d’une centaine d’étudiants réussirent à s’y infiltrer et l’événement dégénéra en un échange de coups de poing, de lancer de chaises et de bombes fumigènes.

On se demanda à la Chambre des Communes combien il en coûterait de faire garder la statue par des policiers. Le commissaire de la police londonienne écrivit à la municipalité de Battersea afin d’obtenir une participation aux frais, qui s’élevaient à 700£ par an. Le conseiller municipal John Archer - le premier homme de race noire à avoir été élu à une fonction officielle au Royaume-Uni et qui fut élu plus tard maire de Battersea - expliqua au Daily Mail qu’il s’étonna d’une telle requête, étant donné que Battersea payait déjà 22.000£ par an de frais de police. D’autres conseillers municipaux, préoccupés par une hausse des tarifs, proposèrent d’enfermer la statue dans une cage en acier, entourée d’une clôture en fils barbelés. La Ligue de Défense Canine se félicita que Battersea n’organise pas de raids dans les laboratoires pour détruire les instruments de vivisection, auquel cas il reviendrait aux laboratoires de payer les frais de police.

Relations étranges

Susan McHugh de l’Université du New England écrit que le fait que le chien fût un bâtard expliquait l’extraordinaire coalition qui s’était formée en défense de la statue. Au cours de ces manifestations, on pouvait apercevoir des socialistes, des syndicalistes, des marxistes, des libéraux et des suffragettes qui s’étaient rendus en groupe à Battersea pour affronter les étudiants en médecine. Cependant, les suffragettes, associées à la bourgeoisie, n’étaient pas très appréciées des ouvriers organisés - les hommes des classes populaires étaient contre le droit de vote donné à ces femmes au travail médiocre. Ils étaient toutefois unis par le « Chien brun assassiné dans les laboratoires du collège universitaire » par des hommes de science.

Coral Lansbury écrit que les causes du féminisme et du suffrage aux femmes étaient étroitement liées au mouvement anti-vivisection. Trois sur les quatre vice-présidents de l’hôpital général de Battersea qui refusèrent d’y pratiquer la vivisection étaient des femmes. Lansbury prétend que l’affaire du Chien Brun devint une question de symboles opposés, une iconographie de la vivisection touchant la corde sensible des femmes. Le chien vivisectionné, muselé et attaché à la table d’opération se confondait avec des images de suffragettes protestant par des grèves de la faim, retenues et forcées à manger à la prison de Brixton ; des femmes attachées sur des tables de gynécologie par de tout-puissants hommes-médecins, auxquelles on prélevait de force les ovaires et les utérus pour soigner leurs « manies » ou qui étaient ligotées pour un accouchement. Richard Wyder raconte que le chien représentait la fragilité des femmes et les étudiants en médecine symbolisaient le machisme de la science.

Les deux camps pensaient être maîtres de leur futur. Hilda Kean du Collège Ruskin écrit que les protagonistes suédoises étaient de jeunes femmes, anticonformistes et progressistes, alors que les scientifiques accusés, des hommes plus âgés, étaient considérés comme les vestiges d’une ère passée. L’affaire ne fut rendue possible que grâce à l’acharnement de ces femmes à atteindre, difficilement, un niveau d’éducation plus élevé. Cela donna vie à une nouvelle forme d’agitation politique, une nouvelle forme d’ « assurance », selon Susan Hamilton de l’Université d’Alberta. En opposition à cela, Lansbury explique que les étudiants voyaient les femmes et les syndicalistes comme des adeptes de la superstition et du sentimentalisme, de l’anti-science, de l’anti-progrès - « des femmes des deux sexes », prenant le parti d’un passé brutal et insalubre - alors que les étudiants et leurs professeurs étaient la « Nouvelle Prêtrise ».

« Dehors, le ’Chien Brun’ »

La municipalité de Battersea en eut assez de cette controverse. Un nouveau conseil fut élu en novembre 1909, alors que l’on parlait d’enlever la statue. Des protestations s’élevèrent en sa faveur et on créa un comité de défense pour le monument du Chien Brun composé de 500 personnes. Vingt mille mains signèrent une pétition et 1500 personnes assistèrent à un rassemblement en février 1910, mené par Charlotte Despard, la suffragette irlandaise activiste du Sinn Féin, par le parlementaire libéral George Greenwood et par Louise Lind-af-Hageby. Il y eut des manifestations dans le centre de Londres et des discours dans Hyde Park, où des partisans affichaient des masques de chiens.

Ces protestations s’élevèrent en vain. La statue fut tranquillement enlevée à l’aube du 10 mars 1910 par quatre ouvriers du Conseil, accompagnés de 120 officiers de police. Elle fut tout d’abord cachée dans un hangar à vélos, ensuite on pense qu’elle fut détruite par un forgeron municipal, qui l’aurait cassée, puis fondue. Dix jours plus tard, 3 000 anti-vivisectionnistes se réunirent à Trafalgar Square pour demander le retour de la statue, mais il était évident que la municipalité ne voulait plus être mêlée à cette affaire.
Peter Mason raconte qu’il ne reste de la vieille statue du Chien Brun qu’un petit monticule sur le sol au centre de l’aire de jeux de Latchmere, près du pub de Latchmere. Un panneau près de la clôture indique « Interdit aux chiens ».

Le monument restauré

En mars 1910, on pouvait lire dans The New York Times qu’ « il est très improbable que l’effigie soit à nouveau exposée dans un lieu public ». Plus de 75 ans plus tard, un nouveau monument au Chien Brun fut érigé juste derrière la Pump House à Battersea Park, sur la demande de la Société Nationale Anti-Vivisection et de l’Union Britannique pour l’Abolition de la Vivisection, et fut présenté par l’actrice Geraldine James le 12 décembre 1985. La nouvelle statue, forgée par le sculpteur Nicola Hicks, fut érigée au sommet d’un socle de pierre de Portland d’un mètre et demi. Le chien terrier de Hicks servit de modèle à la statue et fut décrite par Mason comme « un contraste coquet par rapport à son prédécesseur réaliste. »

En 1992, comme cela s’était produit pour le monument précédent, le propriétaire de Battersea Park, le Conseil Conservateur de la banlieue de Wandsworth, affirma qu’il fallait enlever la statue dans le cadre d’un projet de renouvellement du parc. Les anti-vivisectionnistes, mettant en doute l’explication du Conseil, manifestèrent pour son retour. Elle fut réinstallée dans le parc, sur le Chemin Woodland, en 1994, près de l’ancien jardin anglais, un endroit encore plus isolé qu’auparavant.

Hilda Kean critiqua la nouvelle statue. L’ancien Chien Brun se tenait droit et avait une attitude de défi, écrit-elle, il ne demandait pas grâce, ce qui en faisait le symbole d’un mouvement politique radical. Le nouveau Chien Brun est un animal de compagnie, le chien de l’artiste, placé comme « héritage » dans l’ancien jardin anglais. Selon David Lowenthal, professeur émérite au Collège Universitaire de Londres, Kean écrit que « ce que l’héritage ne montre pas, il le cache ». Elle écrit que la nouvelle statue a été dissociée de son message anti-vivisection et d’images populaires d’activisme pour les droits des animaux - les cagoules des activistes et les yeux souffrants des lapins. Le nouveau Chien Brun est mis trop à l’abri, explique-t-elle. Contrairement à son ancêtre polémique, il n’embarrasse personne.

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